André Gide a visité le Congo, l’URSS, le Maroc, mais a peu écrit sur l’Espagne. Rencontre à Tolède, nouvelle écrite au début de l’année 1936, est une exception – et encore, elle est brève et au sens propre anecdotique. Ce très court récit – quatre pages, à peine – a été publié la première fois en février 1936, dans le numéro 3 de la revue Littérature Internationale. Quelques jours plus tard, le 16 février, la gauche gagnait les élections législatives, battant les radicaux du CEDA et formant un gouvernement de Front Populaire; à partir de mars le soulèvement (el alzamiento) se préparait dans les milieux militaires, pour commencer le 17 juillet à Melilla. Gide ne témoigne donc pas, dans ce texte, d’un engagement sur la guerre civile; mais l’engagement pro-communiste de l’intellectuel français, qui n’avait pas encore été détrompé par son voyage en URSS quelques mois plus tard, reste sensible. Ce n’est pas le touriste qui visite ainsi l’Espagne, mais l’intellectuel engagé, qui ne fait que la traverser.
Une anecdote. Gide rapporte, dans ces quelques pages, une simple anecdote : en compagnie d’un ami, l’ouvrier et écrivain néerlandais Jef Last, il quitte quelques temps l’épuisante vie parisienne pour goûter la
tranquillité de Fez, au Maroc. Le 19 mars 1935, les deux amis quittent Paris en train; ils arrivent à Fez le 23 mars. Entre temps, ils font une brève escale à Madrid; le portier de leur hôtel reconnaît l’écrivain français, l’aborde discrètement et le prie de lui envoyer des journaux de Paris, des journaux qui disent la vérité : « Vous savez qu’ici nous ne pouvons lire aucun journal… Je veux dire aucun journal qui nous renseigne et nous dise la vérité. Alors, quand j’ai reconnu votre nom sur le registre de l’hôtel, j’ai pensé que je pourrais m’adresser à vous… Vous… Vous savez, c’est rare qu’on rencontre des gens à qui l’on ose parler. »(1)
L’anecdote est courte, le récit est bref : nulle place pour la description. L’Espagne, pour Gide, n’est pas un pays que l’on visite : c’est un espace par où l’on passe, pour aller plus loin, en Afrique du Nord. Le texte s’ouvre par ces lignes : « Au printemps dernier, Jef Last et moi nous avons traversé l’Espagne pour gagner le Maroc où des amis nous attendaient. » (2) On ne passe par l’Espagne que pour aller au Maghreb – en Orient. « De la ville elle-même, je ne trouve rien de particulier à dire, ni de l’hôtel où nous étions descendus pour deux nuits. »(3) Rien à dire sur la ville, le pays, ce qui n’est pas forcément un signe de désintérêt : ici, il faut aller à l’essentiel : il s’agit de cristalliser une réalité sociale et politique, en quelques lignes, et de convaincre. Tant il est vrai que la curiosité naïve du voyageur cède le pas devant l’engagement politique de l’intellectuel.
Un engagement. Dans les premières lignes du texte, citées plus haut, l’auteur se réfère à un passé proche, un évènement d’actualité, et marque le caractère personnel et authentique du témoignage. Quelques lignes plus loin, le portier précise le contexte de l’anecdote : « Moi ? Mais je n’ai pas d’enfants du tout. C’est des orphelins des Asturies que je parle. Leurs parents ont été tués lors de la répression de la révolution. Alors nous en avons tous adopté, vous savez… Mais aucun de nous n’est bien riche. Alors, les œufs en chocolat… et venus de l’étranger… Oh ! ce que ça leur a fait plaisir !… Et à nous aussi, vos savez. » (4) En novembre 1933, le gouvernement socialiste réformateur d’Azaña est battu aux législatives par les radicaux, de plus en plus modérés, et une coalition de droite, la CEDA; le gouvernement est formé de radicaux, soutenus par la CEDA; mais, en 1934, trois ministres « cédistes » entrent au gouvernement : les partis de gauche recourent alors à l’insurrection, en Catalogne d’abord, puis surtout, en octobre 1934, aux Asturies où un front commun d’anarchistes et de socialistes tînt tête à l’armée pendant quinze jours. L’insurrection est matée dans le sang et devient une référence fédératrice pour les anarchistes espagnols.
Il s’agit ici d’un point de vue nettement engagé sur l’actualité espagnole : ce qui ressort avant tout, c’est l’impossibilité pour les opposants de dire et lire ce qu’ils veulent : « C’est pas honnête, ce qu’ils font là. Ils ont tous les journaux pour eux et ils disent tout ce qu’ils veulent, et ce qu’ils disent est reproduit dans le monde entier. Nous ne pouvons parler nulle part ; et quand, par extraordinaire, nous parvenons à nous faire entendre, si ce que nous disons ne concorde pas avec ce qu’ils racontent, on croit que c’est nous qui mentons » se plaint le portier. (5) Et de dénoncer, par opposition aux idéaux anarchistes, l’ordre rétabli : « Oui, c’est vrai qu’ils ont triomphé. Misère, prostitution, courses de taureaux, catholicisme… jamais ça n’a été plus fort qu’aujourd’hui. C’est vrai que le mouvement révolutionnaire a échoué. » Misère, prostitution, courses de taureaux, catholicisme… autant d’images qui formèrent jusqu’à récemment l’image d’une Espagne en retard, miséreuse et engoncée dans son folklore – ce folklore que le MIT (Ministère de l’Information et du Tourisme) de Franco, à partir des années cinquante, va réutiliser pour promouvoir le tourisme dans la péninsule.
Ce texte contribue donc à réactiver un regard sur l’Espagne, un regard ancré dans le présent, et plus dans un passé plus ou moins légendaire. C’est un des principaux effets des évènements politiques qui ont secoué l’Espagne au XX° siècle et qui, s’inscrivant dans un contexte idéologique plus large, a suscité l’intérêt des intellectuels français.
Référence : André Gide, Souvenirs de voyages, Gallimard, ed. La Pléïade, 2001 : Rencontre à Tolède, p 739 sq.
Photo : © André Gide (Photo Emiel van Moerkerken) et Jef Last, http://www.institutneerlandais.com/fr/archives/2006_02.html
(1), (2) et (3) p. 742
(4) p. 743
(5) p. 743-744
au pied des remparts d’Avila, sur les aires à blé des villages de Castille, sur les collines rouges de l’Aragon – non pas la roche, mais partout la terre, pelée, écorchée, poussiéreuse, émiettée par le pied de l’âne ou du mulet, la terre nue comme une peau galeuse, comme si on venait d’en détacher une croûte, en grattant. La terre battue partout – à Aranjuez, à Tolède – autour des vieilles murailles de brique des arènes, couleur de sang séché – percées de rares ouvertures, avec sur elles je ne sais quoi de ruineux, de malfamé, de sordide et de sinistre, comme les abords d’une tour du silence. On comprend que les toreros, même en pleine insouciance du risque, n’approchent point de ces lisières de malaise sans se signer, et plutôt deux fois qu’une. Il y a les funeral parlors d’Amérique, et on est ici à l’autre pôle : ces lieux consacrés à la fiesta du dimanche ne déguisent aucunement leur abord gracieux d’abattoirs. » (1)