avril 7, 2008

Un anarchiste à Tolède

André Gide a visité le Congo, l’URSS, le Maroc, mais a peu écrit sur l’Espagne. Rencontre à Tolède, nouvelle écrite au début de l’année 1936, est une exception – et encore, elle est brève et au sens propre anecdotique. Ce très court récit – quatre pages, à peine – a été publié la première fois en février 1936, dans le numéro 3 de la revue Littérature Internationale. Quelques jours plus tard, le 16 février, la gauche gagnait les élections législatives, battant les radicaux du CEDA et formant un gouvernement de Front Populaire; à partir de mars le soulèvement (el alzamiento) se préparait dans les milieux militaires, pour commencer le 17 juillet à Melilla. Gide ne témoigne donc pas, dans ce texte, d’un engagement sur la guerre civile; mais l’engagement pro-communiste de l’intellectuel français, qui n’avait pas encore été détrompé par son voyage en URSS quelques mois plus tard, reste sensible. Ce n’est pas le touriste qui visite ainsi l’Espagne, mais l’intellectuel engagé, qui ne fait que la traverser.

Une anecdote. Gide rapporte, dans ces quelques pages, une simple anecdote : en compagnie d’un ami, l’ouvrier et écrivain néerlandais Jef Last, il quitte quelques temps l’épuisante vie parisienne pour goûter laAndré Gide et Jef Last tranquillité de Fez, au Maroc. Le 19 mars 1935, les deux amis quittent Paris en train; ils arrivent à Fez le 23 mars. Entre temps, ils font une brève escale à Madrid; le portier de leur hôtel reconnaît l’écrivain français, l’aborde discrètement et le prie de lui envoyer des journaux de Paris, des journaux qui disent la vérité : « Vous savez qu’ici nous ne pouvons lire aucun journal… Je veux dire aucun journal qui nous renseigne et nous dise la vérité. Alors, quand j’ai reconnu votre nom sur le registre de l’hôtel, j’ai pensé que je pourrais m’adresser à vous… Vous… Vous savez, c’est rare qu’on rencontre des gens à qui l’on ose parler. »(1)
L’anecdote est courte, le récit est bref : nulle place pour la description. L’Espagne, pour Gide, n’est pas un pays que l’on visite : c’est un espace par où l’on passe, pour aller plus loin, en Afrique du Nord. Le texte s’ouvre par ces lignes : « Au printemps dernier, Jef Last et moi nous avons traversé l’Espagne pour gagner le Maroc où des amis nous attendaient. » (2) On ne passe par l’Espagne que pour aller au Maghreb – en Orient. « De la ville elle-même, je ne trouve rien de particulier à dire, ni de l’hôtel où nous étions descendus pour deux nuits. »(3) Rien à dire sur la ville, le pays, ce qui n’est pas forcément un signe de désintérêt : ici, il faut aller à l’essentiel : il s’agit de cristalliser une réalité sociale et politique, en quelques lignes, et de convaincre. Tant il est vrai que la curiosité naïve du voyageur cède le pas devant l’engagement politique de l’intellectuel.

Un engagement. Dans les premières lignes du texte, citées plus haut, l’auteur se réfère à un passé proche, un évènement d’actualité, et marque le caractère personnel et authentique du témoignage. Quelques lignes plus loin, le portier précise le contexte de l’anecdote : « Moi ? Mais je n’ai pas d’enfants du tout. C’est des orphelins des Asturies que je parle. Leurs parents ont été tués lors de la répression de la révolution. Alors nous en avons tous adopté, vous savez… Mais aucun de nous n’est bien riche. Alors, les œufs en chocolat… et venus de l’étranger… Oh ! ce que ça leur a fait plaisir !… Et à nous aussi, vos savez. » (4) En novembre 1933, le gouvernement socialiste réformateur d’Azaña est battu aux législatives par les radicaux, de plus en plus modérés, et une coalition de droite, la CEDA; le gouvernement est formé de radicaux, soutenus par la CEDA; mais, en 1934, trois ministres « cédistes » entrent au gouvernement : les partis de gauche recourent alors à l’insurrection, en Catalogne d’abord, puis surtout, en octobre 1934, aux Asturies où un front commun d’anarchistes et de socialistes tînt tête à l’armée pendant quinze jours. L’insurrection est matée dans le sang et devient une référence fédératrice pour les anarchistes espagnols.
Il s’agit ici d’un point de vue nettement engagé sur l’actualité espagnole : ce qui ressort avant tout, c’est l’impossibilité pour les opposants de dire et lire ce qu’ils veulent : « C’est pas honnête, ce qu’ils font là. Ils ont tous les journaux pour eux et ils disent tout ce qu’ils veulent, et ce qu’ils disent est reproduit dans le monde entier. Nous ne pouvons parler nulle part ; et quand, par extraordinaire, nous parvenons à nous faire entendre, si ce que nous disons ne concorde pas avec ce qu’ils racontent, on croit que c’est nous qui mentons » se plaint le portier. (5) Et de dénoncer, par opposition aux idéaux anarchistes, l’ordre rétabli : « Oui, c’est vrai qu’ils ont triomphé. Misère, prostitution, courses de taureaux, catholicisme… jamais ça n’a été plus fort qu’aujourd’hui. C’est vrai que le mouvement révolutionnaire a échoué. » Misère, prostitution, courses de taureaux, catholicisme… autant d’images qui formèrent jusqu’à récemment l’image d’une Espagne en retard, miséreuse et engoncée dans son folklore – ce folklore que le MIT (Ministère de l’Information et du Tourisme) de Franco, à partir des années cinquante, va réutiliser pour promouvoir le tourisme dans la péninsule.

Ce texte contribue donc à réactiver un regard sur l’Espagne, un regard ancré dans le présent, et plus dans un passé plus ou moins légendaire. C’est un des principaux effets des évènements politiques qui ont secoué l’Espagne au XX° siècle et qui, s’inscrivant dans un contexte idéologique plus large, a suscité l’intérêt des intellectuels français.

Référence : André Gide, Souvenirs de voyages, Gallimard, ed. La Pléïade, 2001 : Rencontre à Tolède, p 739 sq.

Photo : © André Gide (Photo Emiel van Moerkerken) et Jef Last, http://www.institutneerlandais.com/fr/archives/2006_02.html

(1), (2) et (3) p. 742
(4) p. 743
(5) p. 743-744

mars 22, 2008

Routes d’Espagne, par Julien Gracq

Dernier texte, sans doute, de Julien Gracq ici. Dans cet extrait des Carnets du grand chemin, publié en 1992, il distingue deux « types » en Espagne : les « boyaux tortueux », routes secondaires des sierras, et « les grands chemins des hautes plateaux » . Des voies bien éloignées des autopistas et autovias par lesquelles le voyageur parcourt aujourd’hui la péninsule.

 

« J’ai aimé rouler paresseusement, en Espagne, sur les routes secondaires qui tournent entre les friches recuites de l’été, épineuses et odorantes, pendant des lieues et de lieues sans rencontrer un village. La longue route, tortueuse, par exemple, où je roulai toute une matinée entre Teruel et Alcañiz. La route de Burgos à Logroño. Celle qui joint Sigüenza à Soria. Le circuit zigzagant que je fis à l’ouest de Tortosa, dans les petites montagnes où s’encaisse l’Ebre en amont de son delta. Au bout de ces routes torrides et grésillantes, on trouvait la placette si fraîche d’Alcañiz, pareille à un puit d’ombre, ou la terrasse sous les arcades de Logroño, et le vin de Rioja, comme un escale après des heures de haute mer. Sur toutes les pentes des sierras basses s’accrochait une végétation griffue, un maquis buissonneux, à demi calciné, d’une texture frisée et crépue, mais sans les odeurs entêtantes qui montent de la macchia corse. Plus proche par la hauteur de la garrouille du Quercy que de la lande. Roussie comme par un jet de flammes, avec quelque chose, sous le soleil, de la tristesse de nos taillis de chênes en hiver, garnis de leurs feuilles sèches pendantes.

Pour le souvenir qui reconstruit et simplifie, il n’y a, en dehors de ces boyaux épineux de la sierra, qu’un seul autre type de route en Espagne : les grands chemins des hauts plateaux, panoramiques de bout en bout et lunaires, moins encore parce qu’on y roule à même le sol nu parce que le rayon de notre sphère semble s’y raccourcir, et qu’un simple dos de plateau y domine les lointains autant que ferait une montagne. La route de Valladolid à Salamanque, sameseta poussiéreuse aux teintes usées de tapis qui montre la corde, tantôt couleur de lion, tantôt couleur de mouton – celle d’Avila à Ségovie, où la mitre lourde et haute de la cathédrale, à plus de soixante kilomètres, point déjà au-dessus des lointains gris-bleu. Ou encore la longue vallée plate qu’enflammait d’un jaune incandescent le soleil descendant derrière moi sur l’horizon, et qui va s’élargissant entre Calatayud et Teruel. »

Julien Gracq, Carnets du grand chemin (1992), in Œuvres Complètes II, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1995, pp. 945-946

 

mars 21, 2008

La Cantabrie de Gracq

Poursuivons notre lecture de Julien Gracq. Dans ce passage des Lettrines 2, le voyageur décrit les étonnants paysages cantabriques, « paysage colonial mâtiné, clavier végétal hybride ». Vient ensuite la description des villes industrielles du Nord – Bilbao, Oviedo, sombres et tristes, qui contrastent vivement avec les paradors, châteaux en Espagne pour touristes enchantés :

« Les paysages de la côte cantabrique, traversés pendant deux journées souvent ruisselantes, m’ont laissé le sentiment d’une contrée singulièrement composite. Je m’attendais à la Bretagne, aux landes d’ajoncs et aux chaos granitiques qu’on traverse avant La Corogne. Je m’attendais à l’Irlande, si présente le long du ria de l’Eo quand il débouche dans la mer, avec son arrière-plan désert de montagnes bleutées, ses gazons suintants, sa lumière noyée d’averses. Beaucoup moins aux orangers qui çà et là mouillent à la brume leurs pommes d’or pâlottes au creux des vergers trempés. Nullement aux eucalyptus. A partir de Santander, leurs peuplements occupent toutes les collines. Les plus grêles apparaissent d’abord, pareils sur les pentes raides à des plantations de drapeaux effrangés, à demi enroulé autour d’une palissade de hampes flexibles et fluettes, courbées comme les tiges d’une roselière par le vent d’ouest. Puis viennent des futaies architecturales, des colonnades de fûts rigides, écorcés et haillonneux, étageant en filigrane contre le ciel leurs corbeilles de feuille ajourées au bout des longues antennes des branches nues. Les troncs blessés et lépreux évoquent des nudités tristes de pauvres dressées au-dessus de la flaque de leurs haillons répandus ; la puissante odeur de baume pharmaceutique imprègne les lanières de cuir racorni. Ces plantations exotiques dénaturent subtilement le paysage : au lieu des éoliennes, des bungalows australiens au toit de fer-blanc que tout cette flore rapportée annonce, on découvre au détour des sentiers les ânes et les porteurs d’eau de l’Odyssée qui vont trempant dans la puissante senteur du bush austral : paysage colonial mâtiné, clavier végétal hybride, où la discordance capricieuse et criarde des espèces introduit on ne sait quel chromatisme sautillant.

Bilbao – Oviedo – la laideur noire, charbonneuse, des villes industrielles de l’Espagne : sous la pluie harassante de mars, ce sont les Gorbals de Glasgow beaucoup plus que les grottes chaulées des cigarières de Séville. De hautes casernes ouvrières, funèbres, pénitentielles, couleurs de suie, encaissent les faubourgs ; entre le mur des maisons et la chaussée à tramways crevée de nids de poule, un lé de terre nue et pelée, semée de flaques et de détritus, tient lieu de trottoir (j’exècre cette terre croûtée, lépreuse, que l’Espagne laisse affleurer partout dans ses villes – repaire des flaques en hiver, en été gîte de la poussière, qui lève partout en essaims). Même les étroites et vertes coupures des vallées de la corniche basque sont partout déshonorées d’usines – cimenteries, verreries, fonderies – allongées de tout leur long entre le thalweg et la route, aussi malencontreuses au creux de ces petits édens verts que celle qui souille la fontaine de Vaucluse.
La sécurité de l’étape du soir dans les paradors vidés par la morte-saison est un des charmes du voyage. On va de palais en château fort, insoucieux de la couchée déjà prête, selon la chaîne des gîtes d’étape qui à dû plus d’une fois être celle de têtes couronnées : la société de consommation a ses plaisirs qui ne sont pas toujours menus. On songe au temps où Barrès venait ici interroger le secret de Tolède : c’était le Comte d’Orgaz dans la journée, mais le soir le funèbre hôtel espagnol qui semble toujours loger un enterrement, la chaleur, les mouches, les boissons tiédies, la paella huileuse – et le lendemain la boîte torride du ferrocaril colonial et problématique, dont on croise encore ici et là le rail inhabité. »

Julien Gracq, Lettrines 2, in Œuvres Complètes II, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1995, p. 384-386

Image : Illustration de Souvenirs du voyage en espagne et en Portugal de MM. Lesouëf et De Rosny, 1882, Gallica 2

mars 18, 2008

La Castille de Gracq

Dans ses Lettrines 2, Julien Gracq notait le « refus du passé » dont témoignent, selon lui, les paysages suédois. Il opposait ces espaces toujours vierges et neufs à « l’Espagne, momifiée, roidie comme un campo santo sous la pierre armoriée » : une Espagne comme morte, engoncée dans les ruines d’un passé glorieux mais depuis longtemps dépassée. Le géographe de formation, infatigable voyageurs, consigne dans ses Lettrines 1 (1967) sa déception et sa gène, face aux paysages violents et désolés de Castille. Une déception non marquée par une certaine fascination. Morceaux choisis :

« Espagne : dans les terrains vagues des villes, et jusqu’au milieu de Tolède, ou de Burgos,Julien Gracq, copyright Rolland Allard/Vu au pied des remparts d’Avila, sur les aires à blé des villages de Castille, sur les collines rouges de l’Aragon – non pas la roche, mais partout la terre, pelée, écorchée, poussiéreuse, émiettée par le pied de l’âne ou du mulet, la terre nue comme une peau galeuse, comme si on venait d’en détacher une croûte, en grattant. La terre battue partout – à Aranjuez, à Tolède – autour des vieilles murailles de brique des arènes, couleur de sang séché – percées de rares ouvertures, avec sur elles je ne sais quoi de ruineux, de malfamé, de sordide et de sinistre, comme les abords d’une tour du silence. On comprend que les toreros, même en pleine insouciance du risque, n’approchent point de ces lisières de malaise sans se signer, et plutôt deux fois qu’une. Il y a les funeral parlors d’Amérique, et on est ici à l’autre pôle : ces lieux consacrés à la fiesta du dimanche ne déguisent aucunement leur abord gracieux d’abattoirs. » (1)

Quelques pages plus loin :

« Voyages rapides en Castille. Corrida de Tolède par un temps frais et mouillé de septembre, un ciel sombre. Le deuxième taureau d’El Viti est supérieurement estoqué (j’imagine) mais l’animal reste debout, il cherche en vain à rendre l’âme, littéralement, avec les spasmes du cou de quelqu’un qui tente vainement de vomir. Cela dure deux minutes, devant les péons et le matador immobile : il ne veut pas perdre pour si peu sa gloriole d’avoir tué du premier coup. Si bien que la foule, pourtant toute espagnole, peu à peu se glace devant le spectacle insupportable : on accorde l’oreille : trois ou quatre applaudissements seulement partent comme des pétards mouillés – vexé, il balance l’oreille derrière lui au hasard dans le public et s’en va, la tête toujours haute et raide – rogue et furieux.

Les grilles d’Espagne : autour des fenêtres, autour des chapelles, autour des couvents, autour des Vierges, autour des tabernacles, autour des femmes. Grilles de cages à grillons, qui bouchent les chatières, et grilles de dix mètres de haut qui tiennent sous clé pour la nuit le Cristo del gran poder. Les grilles sur les abat-son de la cathédrale de Tolède, à soixante mètres au-dessus de la rue : ici on ne plaisante pas avec les tours de Notre-Dame.

Ce qui m’a touché : les charmantes petites places de Tordesillas, d’Alcaniz. A Tordesillas encore, l’épinette de Jeanne la Folle, comme un jouet d’un sou. A l’hôpital Santa Cruz de Tolède, la bannière de Don Juan à Lépante – grand souvenir, et plus belle que tout ce que j’imaginais pour la salle des cartes à l’Amirauté. Les routes de Castille, où on roule partout à même la face de la terre. Et à Aranjuez, à Salamanque, à La Granja, tous ces Versailles transplantés, mariés pour nous de naissance aux frondaisons de l’Île-de-France, et soudain ici exotiques comme des palais nègres, au milieu de la verdure grillée, rayés de la cruelle balafre de la bannière sang et or.

Affreux Escurial – ni grandiose, ni sinistre comme je l’imaginais, mais plutôt une caserne de sapeurs-pompiers plus vaste que d’habitude : les brandes tout autour cuisent et grésillent si fort sous le soleil qu’à chaque instant on s’attend d’en voir sortir les voitures rouges.

Villages kabyles de la Castille, tout blonds sous la balle poudroyante du blé battu, comme j’ai vu les toits de Saint-Guénolé sous l’écume.

« Vivre et laisser vivre » : il semble que cela n’intéresse personne, ici. Les gênes sont partout, et apparentes, je ne les trouve pas exquises, je n’en sens pas la poésie autant que je le voudrais.

Fleurs sans suavité, ni tendresse, mais charnelles, sexuées, comme la langue qui sort du mufle noir du taureau, vers la fin.

Ici, on entend le tintement de l’eau. Délicieux. » (2)
Références : Lettrines, Julien Gracq, Paris, José Corti, 1967
Réédité dans Julien Gracq, Oeuvres complètes II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1995
(1) p. 204 de l’édition de la Pléiade
(2) p. 227-228
Photo Roland Allard/Vu extraite du blog de Pierre Assouline (http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/05/26/m-gracq-classique-moderne/)

Bientôt, de nouvelles impressions de voyage de Gracq.

mars 17, 2008

Quel espoir pour Esperanza ?

En 1970, soixante mille Espagnoles travaillaient en France comme « employées de maison », douce locution pour désigner, en réalité, les femmes de ménage. Une précarité toujours plus grande dans leurs villages d’origine, un espoir trop faible de « s’en sortir » et l’espoir, bien plus grand mais souvent trompé, d’acquérir à Paris un revenu raisonnable et, aussi, une « meilleure culture ». Ce sont ces Espagnoles dont l’ORTF, dans un reportage du 21.01.1970 intitulé « Le long voyage d’Esperanza » de Claude Souef, fait le portrait. Histoire de montrer aux Français une triste réalité qu’ils méconnaissent sans doute : intention louable et, n’en doutons point, fort justifiée. Mais ne leur montrer de l’Espagne que la misère, n’est-ce pas réducteur ? N’est-ce pas, en quelque sorte, souligner en regard la prospérité de la France des Trente Glorieuses ?

Partir. Le reportage s’ouvre sur le départ de la gare de Vigo, en Galice – mais ce pourrait être dans « n’importe quelle gare d’Espagne », souligne la voix off. Suit alors le portrait du petit village galicien, d’où Esperanza part « pour la cinquième fois », et sans grand espoir de revenir jamais. On y retrouve, comme condensées, toutes les images de l’Espagne rurale, miséreuse et sans espoir : quelques ruelles désertes, des carrioles tirées par des mulets, une forte femme tenant sa bassine de linge et des petits vieux, assis, qui regardent les enfants jouer. La seule activité présentée, c’est celle des petits pêcheurs, qui mènent « une vie simple, monotone, où chaque jour est recommencé le travail de la veille » : une vie arrêtée, une Espagne figée, presque éternelle, sans progrès.
C’est cela qu’Esperanza, comme nombre des jeunes de sa génération, est contrainte de fuir. Elle le déplore : la situation au pays n’a pas changé, il y a moins de travail, les salaires sont toujours aussi bas : on ne peut plus rester.
Alors elles partent pour la France. Le départ est toujours un arrachement : Esperanza quitte un village dont elle n’était jamais sortie jusqu’à l’âge de 21 ans; elle se coupe de ses racines et doute de pouvoir en développer un jour à Paris.
Pourquoi partent-elles, ces femmes, toutes très jeunes ? Pour fuir la misère, on l’a déjà dit : elles espèrent trouver à Paris un travail, dont le revenu permette d’aider la famille restée à Vigo. Mais aussi, et c’est pour nous un peu inattendu, elles espèrent acquérir à Paris une « meilleure culture », dit l’une d’entre elle. Une meilleure culture, c’est-à-dire une éducation scolaire et une ouverture sur le monde, qu’elles n’auraient que peu eues dans leur village.
Travailler en exil.
Esperanza décrit la réalité de son travail à Paris, au service d’une famille aisée du seizième arrondissement. Elle commence par le logement car, dit-elle, c’est par là qu’il faut commencer la description de ses conditions de vie : l’appartement de ses employeurs est vaste et agréable; elle vit dans une toute petite chambre de bonne, sale et vétuste, sans ascenseur pour y accéder, ni chauffage. A leurs débuts, les jeunes « employées de maison » sont comme coupées du monde où elles vivent, coupées par la langue française qu’elles ne parlent pas et par les patronnes bourgeoises qui ne les comprennent pas. Une vie de solitude et de précarité -l’argent gagné part en mandat pour la famille.
A la fin du reportage, le Père Morcan souligne l’aubaine économique que représente, pour la France, ces travailleurs immigrés, qui occupent les emplois dont les Français ne veulent pas, ne coûtent rien à l’Etat – ils arrivent déjà formés et éduqués, et qui, après avoir longtemps cotisé, repartent vivre leur retraite en Espagne.

Ce reportage témoigne d’un regard insistant sur la misère espagnole de la fin de l’ère franquiste. Il ne faudrait pas pour autant négliger son intérêt : par la réalité, souvent mal connue, qu’il décrit, il permet de rendre sensible les évolutions spectaculaires de la société espagnole ces dernières décennies. Mais il resterait à voir qui sont, aujourd’hui, les nouvelles « Esperanza »…

mars 16, 2008

« La malédiction du gentilice »

C’est le cri, hargneux et dépité, lancé il y a déjà treize ans par un grand auteur espagnol. Félix de Azúa, écrivain espagnol prolifique et ancien directeur de l’Institut Cervantès de Paris, ouvrait le numéro spécial du Magazine littéraire consacré à la “nouvelle littérature” espagnole (mars 1995, n° 330), par un remarquable article, intitulé “Les topiques de l’espagnolade”. “L’écrivain espagnol devrait-il nécessairement cacher une guitare dans son ordinateur et un Guernica dans sa serviette ?”, interroge-t-il. L’ouverture post-franquiste avait pu apparaître, pour les auteurs espagnols, comme une formidable opportunité : l’occasion de se débarrasser des ineffables stéréotypes connotés par l’épithète espagnol. Or, le constat est aujourd’hui amer : l’écrivain espagnol saurait-il un jour être non plus d’abord espagnol, représentant contraint d’une prétendue hispanité, mais, tout simplement, écrivain ?

Réduire cet “insupportable valeur ajoutée”, ce “surcroît de sens” qu’apporte, pour un écrivain, le gentilice espagnol : telle était, pour la jeune génération d’écrivains, la tâche la plus urgente à la mort de Franco (1975). “L’écrivain espagnol semble, lui, condamné à porter sur le front la marque de sa particularité, de sa différence, de son exotisme. Et c’est contre cela que nous avons essayé de lutter : ressembler aux Suédois, aux Belges, aux Hollandais, telle était notre ambition”.

Cette spécificité, les auteurs et intellectuels espagnols n’avaient pas ménagé leurs peines pour la conquérir. Depuis le XVIII° siècle, selon l’auteur, la littérature espagnole ne pouvait guère intéresser le lecteur européen que par son exotisme ou par quelque acte de bravoure : une carte postale représentant, d’un côté, les Gitanos et toreros et, sur l’autre face, les héroïques résistants anti-franquistes. Au XX° siècle, loin de s’affaiblir, ces deux stéréotypes s’unissent dans la figure, superbe, de Federico Garcia Lorca – auteur des Romanceros Gitanos et assassiné par des fascistes. L’exotisme poussé à son paroxysme. Almodovar lui-même, malgré une volonté affirmée de s’émanciper des topiques les plus éculés, laisse transparaître, derrière sa “Carmen travelo” et son “Don José héroïnomane”, l’Espagne de Mérimée : misère, prostituion, violence et innocence participent, avec les paellas et autres corridas, de cette authenticité espagnole, une authenticité figée et désespérante pour les nouvelles générations d’écrivains.

Le comble, pour les Espagnols, est que cette caricature n’émane pas d’eux, contrairement aux images figées d’Italie, filmées et diffusées par Fellini, auteur lui-même italien. Non, les images de l’Espagne, on les doit aux voyageurs anglais du XVIII° siècle, à la propagande napoléonienne et aux romantiques de la première moitié du XIX° siècle. Et les Espagnols ont à leur tour revêtu les costumes de guignol qu’on leur tendait – costumes de Carmen pour les unes, de Don José pour les autres. “Ainsi la fiction étrangère a-t-elle engendré l’irréfutable réalité espagnole”, souligne l’auteur de l’article. On comprendra mieux le ressentiment qu’éprouvent ce dernier et ses camarades à l’égard de ce passé, et du régime franquiste qui, après tout, n’aurait fait que prolonger le XIX° siècle.

Se débarrasser de ce gentilice “pour pouvoir prétendre un jour à cette si désirable neutralité des Islandais, des Norvégiens ou des Danois”, c’est ce dont rêvait l’auteur. “C’était là le seul moyen d’obtenir que nos oeuvres soient enfin lues comme de la littérature et non comme des témoignages d’exotisme culturel ou des sources de martyrologie politique”. Mais rien n’est moins aisé, pour ces auteurs qui ne peuvent s’empêcher, parfois comme contraints par les entrevoyeurs ou leurs dirigeants politiques, de prononcer en public l’ineffable “Olé !”.

Alors, pour contrer cela, ils avaient trouvé une parade, qui s’avéra être fatale au bout de quelques années : il s’agissait de dissimuler le gentilice derrière un autre gentilice. Autrement dit, un auteur n’est plus espagnol mais catalan, basque, andalous, galicien, valencien ou navarrais. Et l’auteur de souligner, ironique : “aujourd’hui, grâce à ce procédé des plus performants, il n’est pour ainsi dire plus un seul membre de ma génération à pouvoir encore se dire écrivain espagnol.” Désormais, et c’est là sans doute le plus paradoxal, les seuls auteurs à se dire espagnols sont les auteurs péruviens, chiliens, colombiens, cubains, etc. en somme : américains. Même si un auteur d’origine catalane, comme Félix de Azúa lui-même, écrit en castillan, c’est-à-dire… en espagnol!

Le résultat n’a rien d’exaltant : au lieu d’un seul gentilice, ces auteurs ont maintenant une bonne douzaine de gentilices différents! Mais, rassure l’auteur à la fin de son article, ce problème là, personne d’autre qu’un espagnol n’y songera jamais : c’est “un problème exclusivement espagnol, en tout point authentique et garanti issu de ce qui nous rend autres, de ce qui fait notre différence. Et de qui d’autre que moi, qui ne comprends plus rien à ce que je suis, l’aurait-il mieux compris ?

NB un gentilice était à l’origine, chez les Romains, le nom d’une lignée. En espagnol, son usage s’est étendu aux noms et adjectifs disant l’origine géographique ou ethnique.

Référence : “Les topiques de l’espagnolade”, article de Félix de Azúa, Magazine littéraire n° 330, mars 1995, pp. 18-20.