La Castille de Gracq

Dans ses Lettrines 2, Julien Gracq notait le “refus du passé” dont témoignent, selon lui, les paysages suédois. Il opposait ces espaces toujours vierges et neufs à “l’Espagne, momifiée, roidie comme un campo santo sous la pierre armoriée” : une Espagne comme morte, engoncée dans les ruines d’un passé glorieux mais depuis longtemps dépassée. Le géographe de formation, infatigable voyageurs, consigne dans ses Lettrines 1 (1967) sa déception et sa gène, face aux paysages violents et désolés de Castille. Une déception non marquée par une certaine fascination. Morceaux choisis :

« Espagne : dans les terrains vagues des villes, et jusqu’au milieu de Tolède, ou de Burgos,Julien Gracq, copyright Rolland Allard/Vu au pied des remparts d’Avila, sur les aires à blé des villages de Castille, sur les collines rouges de l’Aragon – non pas la roche, mais partout la terre, pelée, écorchée, poussiéreuse, émiettée par le pied de l’âne ou du mulet, la terre nue comme une peau galeuse, comme si on venait d’en détacher une croûte, en grattant. La terre battue partout – à Aranjuez, à Tolède – autour des vieilles murailles de brique des arènes, couleur de sang séché – percées de rares ouvertures, avec sur elles je ne sais quoi de ruineux, de malfamé, de sordide et de sinistre, comme les abords d’une tour du silence. On comprend que les toreros, même en pleine insouciance du risque, n’approchent point de ces lisières de malaise sans se signer, et plutôt deux fois qu’une. Il y a les funeral parlors d’Amérique, et on est ici à l’autre pôle : ces lieux consacrés à la fiesta du dimanche ne déguisent aucunement leur abord gracieux d’abattoirs. » (1)

Quelques pages plus loin :

« Voyages rapides en Castille. Corrida de Tolède par un temps frais et mouillé de septembre, un ciel sombre. Le deuxième taureau d’El Viti est supérieurement estoqué (j’imagine) mais l’animal reste debout, il cherche en vain à rendre l’âme, littéralement, avec les spasmes du cou de quelqu’un qui tente vainement de vomir. Cela dure deux minutes, devant les péons et le matador immobile : il ne veut pas perdre pour si peu sa gloriole d’avoir tué du premier coup. Si bien que la foule, pourtant toute espagnole, peu à peu se glace devant le spectacle insupportable : on accorde l’oreille : trois ou quatre applaudissements seulement partent comme des pétards mouillés – vexé, il balance l’oreille derrière lui au hasard dans le public et s’en va, la tête toujours haute et raide – rogue et furieux.

Les grilles d’Espagne : autour des fenêtres, autour des chapelles, autour des couvents, autour des Vierges, autour des tabernacles, autour des femmes. Grilles de cages à grillons, qui bouchent les chatières, et grilles de dix mètres de haut qui tiennent sous clé pour la nuit le Cristo del gran poder. Les grilles sur les abat-son de la cathédrale de Tolède, à soixante mètres au-dessus de la rue : ici on ne plaisante pas avec les tours de Notre-Dame.

Ce qui m’a touché : les charmantes petites places de Tordesillas, d’Alcaniz. A Tordesillas encore, l’épinette de Jeanne la Folle, comme un jouet d’un sou. A l’hôpital Santa Cruz de Tolède, la bannière de Don Juan à Lépante – grand souvenir, et plus belle que tout ce que j’imaginais pour la salle des cartes à l’Amirauté. Les routes de Castille, où on roule partout à même la face de la terre. Et à Aranjuez, à Salamanque, à La Granja, tous ces Versailles transplantés, mariés pour nous de naissance aux frondaisons de l’Île-de-France, et soudain ici exotiques comme des palais nègres, au milieu de la verdure grillée, rayés de la cruelle balafre de la bannière sang et or.

Affreux Escurial – ni grandiose, ni sinistre comme je l’imaginais, mais plutôt une caserne de sapeurs-pompiers plus vaste que d’habitude : les brandes tout autour cuisent et grésillent si fort sous le soleil qu’à chaque instant on s’attend d’en voir sortir les voitures rouges.

Villages kabyles de la Castille, tout blonds sous la balle poudroyante du blé battu, comme j’ai vu les toits de Saint-Guénolé sous l’écume.

« Vivre et laisser vivre » : il semble que cela n’intéresse personne, ici. Les gênes sont partout, et apparentes, je ne les trouve pas exquises, je n’en sens pas la poésie autant que je le voudrais.

Fleurs sans suavité, ni tendresse, mais charnelles, sexuées, comme la langue qui sort du mufle noir du taureau, vers la fin.

Ici, on entend le tintement de l’eau. Délicieux. » (2)
Références : Lettrines, Julien Gracq, Paris, José Corti, 1967
Réédité dans Julien Gracq, Oeuvres complètes II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1995
(1) p. 204 de l’édition de la Pléiade
(2) p. 227-228
Photo Roland Allard/Vu extraite du blog de Pierre Assouline (http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/05/26/m-gracq-classique-moderne/)

Bientôt, de nouvelles impressions de voyage de Gracq.

Laisser un commentaire

Classé dans Non classé

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s