Poursuivons notre lecture de Julien Gracq. Dans ce passage des Lettrines 2, le voyageur décrit les étonnants paysages cantabriques, “paysage colonial mâtiné, clavier végétal hybride”. Vient ensuite la description des villes industrielles du Nord – Bilbao, Oviedo, sombres et tristes, qui contrastent vivement avec les paradors, châteaux en Espagne pour touristes enchantés :
« Les paysages de la côte cantabrique, traversés pendant deux journées souvent ruisselantes, m’ont laissé le sentiment d’une contrée singulièrement composite. Je m’attendais à la Bretagne, aux landes d’ajoncs et aux chaos granitiques qu’on traverse avant La Corogne. Je m’attendais à l’Irlande, si présente le long du ria de l’Eo quand il débouche dans la mer, avec son arrière-plan désert de montagnes bleutées, ses gazons suintants, sa lumière noyée d’averses. Beaucoup moins aux orangers qui çà et là mouillent à la brume leurs pommes d’or pâlottes au creux des vergers trempés. Nullement aux eucalyptus. A partir de Santander, leurs peuplements occupent toutes les collines. Les plus grêles apparaissent d’abord, pareils sur les pentes raides à des plantations de drapeaux effrangés, à demi enroulé autour d’une palissade de hampes flexibles et fluettes, courbées comme les tiges d’une roselière par le vent d’ouest. Puis viennent des futaies architecturales, des colonnades de fûts rigides, écorcés et haillonneux, étageant en filigrane contre le ciel leurs corbeilles de feuille ajourées au bout des longues antennes des branches nues. Les troncs blessés et lépreux évoquent des nudités tristes de pauvres dressées au-dessus de la flaque de leurs haillons répandus ; la puissante odeur de baume pharmaceutique imprègne les lanières de cuir racorni. Ces plantations exotiques dénaturent subtilement le paysage : au lieu des éoliennes, des bungalows australiens au toit de fer-blanc que tout cette flore rapportée annonce, on découvre au détour des sentiers les ânes et les porteurs d’eau de l’Odyssée qui vont trempant dans la puissante senteur du bush austral : paysage colonial mâtiné, clavier végétal hybride, où la discordance capricieuse et criarde des espèces introduit on ne sait quel chromatisme sautillant.
Bilbao – Oviedo – la laideur noire, charbonneuse, des villes industrielles de l’Espagne : sous la pluie harassante de mars, ce sont les Gorbals de Glasgow beaucoup plus que les grottes chaulées des cigarières de Séville. De hautes casernes ouvrières, funèbres, pénitentielles, couleurs de suie, encaissent les faubourgs ; entre le mur des maisons et la chaussée à tramways crevée de nids de poule, un lé de terre nue et pelée, semée de flaques et de détritus, tient lieu de trottoir (j’exècre cette terre croûtée, lépreuse, que l’Espagne laisse affleurer partout dans ses villes – repaire des flaques en hiver, en été gîte de la poussière, qui lève partout en essaims). Même les étroites et vertes coupures des vallées de la corniche basque sont partout déshonorées d’usines – cimenteries, verreries, fonderies – allongées de tout leur long entre le thalweg et la route, aussi malencontreuses au creux de ces petits édens verts que celle qui souille la fontaine de Vaucluse.
La sécurité de l’étape du soir dans les paradors vidés par la morte-saison est un des charmes du voyage. On va de palais en château fort, insoucieux de la couchée déjà prête, selon la chaîne des gîtes d’étape qui à dû plus d’une fois être celle de têtes couronnées : la société de consommation a ses plaisirs qui ne sont pas toujours menus. On songe au temps où Barrès venait ici interroger le secret de Tolède : c’était le Comte d’Orgaz dans la journée, mais le soir le funèbre hôtel espagnol qui semble toujours loger un enterrement, la chaleur, les mouches, les boissons tiédies, la paella huileuse – et le lendemain la boîte torride du ferrocaril colonial et problématique, dont on croise encore ici et là le rail inhabité. »
Julien Gracq, Lettrines 2, in Œuvres Complètes II, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1995, p. 384-386
Image : Illustration de Souvenirs du voyage en espagne et en Portugal de MM. Lesouëf et De Rosny, 1882, Gallica 2