Dernier texte, sans doute, de Julien Gracq ici. Dans cet extrait des Carnets du grand chemin, publié en 1992, il distingue deux “types” en Espagne : les “boyaux tortueux”, routes secondaires des sierras, et “les grands chemins des hautes plateaux” . Des voies bien éloignées des autopistas et autovias par lesquelles le voyageur parcourt aujourd’hui la péninsule.
« J’ai aimé rouler paresseusement, en Espagne, sur les routes secondaires qui tournent entre les friches recuites de l’été, épineuses et odorantes, pendant des lieues et de lieues sans rencontrer un village. La longue route, tortueuse, par exemple, où je roulai toute une matinée entre Teruel et Alcañiz. La route de Burgos à Logroño. Celle qui joint Sigüenza à Soria. Le circuit zigzagant que je fis à l’ouest de Tortosa, dans les petites montagnes où s’encaisse l’Ebre en amont de son delta. Au bout de ces routes torrides et grésillantes, on trouvait la placette si fraîche d’Alcañiz, pareille à un puit d’ombre, ou la terrasse sous les arcades de Logroño, et le vin de Rioja, comme un escale après des heures de haute mer. Sur toutes les pentes des sierras basses s’accrochait une végétation griffue, un maquis buissonneux, à demi calciné, d’une texture frisée et crépue, mais sans les odeurs entêtantes qui montent de la macchia corse. Plus proche par la hauteur de la garrouille du Quercy que de la lande. Roussie comme par un jet de flammes, avec quelque chose, sous le soleil, de la tristesse de nos taillis de chênes en hiver, garnis de leurs feuilles sèches pendantes.
Pour le souvenir qui reconstruit et simplifie, il n’y a, en dehors de ces boyaux épineux de la sierra, qu’un seul autre type de route en Espagne : les grands chemins des hauts plateaux, panoramiques de bout en bout et lunaires, moins encore parce qu’on y roule à même le sol nu parce que le rayon de notre sphère semble s’y raccourcir, et qu’un simple dos de plateau y domine les lointains autant que ferait une montagne. La route de Valladolid à Salamanque, sameseta poussiéreuse aux teintes usées de tapis qui montre la corde, tantôt couleur de lion, tantôt couleur de mouton – celle d’Avila à Ségovie, où la mitre lourde et haute de la cathédrale, à plus de soixante kilomètres, point déjà au-dessus des lointains gris-bleu. Ou encore la longue vallée plate qu’enflammait d’un jaune incandescent le soleil descendant derrière moi sur l’horizon, et qui va s’élargissant entre Calatayud et Teruel.”
Julien Gracq, Carnets du grand chemin (1992), in Œuvres Complètes II, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1995, pp. 945-946